Axe II – Ecrire et décrire le partage entre nature et surnature à l’âge de la science
Les nouvelles formes de recensement et d’examen des miracles que représentent ces topographies sacrées et ces Atlas systématiques prennent leur essor dans un contexte savant bien précis d’affirmation des sciences de la nature et d’un déplacement rapide de la ligne de partage entre nature, préternature et surnature qui vient ébranler l’édifice mis en place par saint Augustin et surtout saint Thomas.
Monstres, prodiges, comètes, pluies de pierres ou de sang, pierres magnétiques (citées explicitement par Gumppenberg), incidents météorologiques inhabituels glissent peu à peu, comme l’a montré Lorraine Daston, du statut de signes et de présages – qui demandent à être interprétés – à celui de faits, curieux, rares, mais explicables par les lois de la nature[1]. Progressivement, la souveraineté des lois de la nature semble s’élargir, englobant des objets et des phénomènes qui jusque-là lui étaient refusés, à l’exception de certains d’entre eux, qui continuent de défier les sciences de la nature et leurs explications. Les monstres notamment passent ainsi rapidement de la tératologie divinatoire et des récits merveilleux à la science médicale, à la chirurgie et à l’anatomie. Et le miracle lui-même peut, chez certains, sembler n’exister qu’en raison de l’ignorance des hommes, incapables de trouver (ou de vouloir en chercher) la véritable raison dans les lois de nature, comme le pense Hobbes : « Miracles are marvellous works : but that which is marvellous to one, may not be so to another. Sanctity may be feigned; and the visible felicities of this world, are most often the work of God by natural, and ordinary causes » (Leviathan II, 26).
Les catalogues systématiques de miracles prennent sans aucun doute place dans ce débat et semblent chercher, par la mobilisation de procédures d’examen et de régimes argumentatifs empruntés justement aux sciences de la nature, non seulement à préserver le caractère surnaturel d’un certain nombre de phénomènes et d’événements, un domaine réservé de la puissance absolue de Dieu en quelque sorte, mais aussi à établir qu’avec eux Dieu ne vient pas semer le chaos dans l’ordre de l’Univers et se comporter comme un délinquant à l’égard des lois qu’il a lui-même instaurées. Pour les auteurs catholiques, si le miracle est contraire ou irréductible aux lois de la nature, dont Dieu est l’auteur, il n’est pas pour autant contradictoire avec l’ordre de l’univers ou purement subjectif et relatif, sujet aux tromperies des sens, des faiblesses de la raison ou du Diable.
Le sous-projet tentera donc de reprendre cette question, esquissée en partie dans l’article de Lorraine Daston (« Marvelous Facts and Miraculous Evidence in Early Moderne Europe », in Critical Inquiry 18/1, 1991, p. 93-124), qui ne prenait toutefois pas appui sur la littérature miraculaire – atlas mariaux, topographies sacrées, itinéraires pèlerins, livres de miracles –, en cherchant à comprendre les formes de règles ou de régularités que ces ouvrages tentent de dévoiler à travers l’accumulation de dizaines ou de centaines de cas souvent très répétitifs. L’accumulation ne sert à l’évidence pas exclusivement à produire un effet de masse et de preuve par le nombre ; elle poursuit d’autres objectifs, plus complexes, qui s’apparentent à ce que ces théologiens attentifs aux enjeux savants retiennent des méthodes des sciences de la nature et de l’astronomie : en accumulant des sommes considérables d’informations précises, ils entendent édifier des systèmes qui tiennent à la fois de la topique, des arts de la mémoire et de la combinatoire et qui sont capables, à leurs yeux, de révéler, derrière l’apparente singularité d’événements que l’homme ne peut expliquer par les seules forces de la raison individuelle, des lois de surnature qui permettant d’inférer que, dans ce domaine aussi, Dieu n’agit pas sans calcul et ne dérègle pas l’ordre de sa Création.
Ces ouvrages ne seraient donc pas seulement des machines à prouver les miracles – contre les sceptiques, les libertins, les protestants – mais aussi de véritables outils savants d’exploration des lois de la surnature par l’homme. À l’image de ce que suggèrent les plus spectaculaires réalisations de l’astronomie contemporaine, qui montrent que si l’homme ne peut évidemment pas se mettre à la place de Dieu et englober la terre et le ciel d’un seul regard, il peut néanmoins faire tout comme, grâce aux globes terrestres, aux cartographies des cieux et aux sphères armillaires produits dans ces décennies, les topographies sacrées, les cartes thématiques de la présence céleste dans le monde et les atlas mariologiques invitent leurs lecteurs à saisir d’un coup ce qui ne se donne généralement que de manière éclatée, subjective, éphémère, locale. Et l’on comprend alors tout ce qui les sépare des anciens livres de miracles : nul besoin ici de témoins innombrables, car il ne s’agit plus de faire fond sur le témoignage humain pour comprendre les desseins du grand architecte céleste, ni même de mettre en valeur l’expérience personnelle du sacré. L’enjeu est ailleurs, dans l’établissement, l’observation et la critique de faits, ou plus exactement de phénomènes, dont l’explication par les lois de la nature aura échouée, et qui feront donc sentir ou pressentir l’existence d’autres lois, tout aussi fermes, mais en partie cachées aux hommes.
Pour conduire cette partie de l’enquête, deux opérations sont, a priori, nécessaires. On s’engagera, d’une part, dans la reconstitution méticuleuse des lectures, explicitement citées ou non, des auteurs de topographies sacrées et de traités systématiques, afin de comprendre ce qu’ils utilisent et à quelles fins : l’irruption de l’érudition historique dans la littérature miraculaire, la multiplication des références et des annotations, la constitution de vastes réseaux scientifiques mobilisés à travers les échanges épistolaires impriment sans conteste une inflexion à la construction de la preuve de la vérité des miracles qui dominait jusque là. Il faudra surtout conduire un travail de codage d’échantillons importants de textes pris dans les différents ouvrages du corpus et par exemple ceux du premier livre de la Centurie de l’Atlas Marianus de Gumppenberg, c’est-à-dire les descriptions de 25 sanctuaires (environ 200 pages in-12 dans un corps assez gros : un chiffrage rapide aboutit à 100-120 000 signes). Ce travail pourrait permettre de libérer l’analyse du miracle et des recours miraculeux à l’époque classique des travers de l’approche statistique traditionnelle. Au fond, savoir s’il y a davantage de femmes que d’hommes, de boiteux que de muets parmi les miraculés n’est que d’un intérêt médiocre pour comprendre le fonctionnement de l’épreuve surnaturelle que constitue le miracle. Coder des textes en série, comparables dans leur taille, leur vocabulaire, leurs objets, devrait permettre de passer de l’étude statistique, qui ne traite simultanément qu’un nombre réduit de variables à l’analyse des correspondances multiples, avec l’objectif de faire apparaître des systèmes d’acteurs plus complexes et plus révélateurs, ouvrant sur des perspectives de sociologie historique plus solides : rôle des fidèles et des clercs, place des objets et des artefacts, modes de construction du passage du fait, banal, à l’événement, inhabituel et étonnant…
[1] Lorraine Daston, « Marvelous Facts and Miraculous Evidence in Early Moderne Europe », in Critical Inquiry 18/1, 1991, p. 93-124.





