Axe I – Hagiographie et géographie
Topographies sacrées, cartes ou atlas, les grands ouvrages systématiques postérieurs à celui de Ferry de Locre, mais aussi leurs équivalents locaux ou manuscrits dont il faudra faire l’inventaire complet, participent de la construction collective d’une nouvelle manière de penser, de représenter et d’organiser l’espace. La concomitance de l’apparition de ces ouvrages et des débuts de la Guerre de Trente Ans n’est probablement pas un hasard : elle révèle la conscience nette que les contemporains de la fracture confessionnelle de l’Europe eurent de la nécessité de remplacer ce qui avait longtemps constitué un cadre commun, idéalisé, de pensée et d’action : la Chrétienté. La fin de la « tunique sans couture », la formulation de nouveaux principes juridiques qui font entrer dans le droit la fragmentation et la territorialisation des Églises – cujus regio, ejus religio disent, dans les années 1570, les juristes luthériens –, l’érosion de l’autorité des pouvoirs supra-nationaux font ainsi obligation à ceux qui se préoccupent de géographie religieuse et de combat confessionnel de se doter de nouveaux outils de représentation de l’espace.
En ce sens, les topographies sacrées pourraient être une traduction visuelle du principe du cujus regio et une manière de sanctuarisation, au sens militaire du terme, de l’espace de la catholicité. Le sous-projet devra donc aboutir à un listage exhaustif des sanctuaires évoqués dans les différents ouvrages. Il devra aussi déboucher sur leur cartographie rigoureuse, en utilisant autant que possible des fonds de carte du XVIIe siècle et en veillant à reporter les grandes frontières politiques du temps. À titre d’épreuve, un sondage a été fait sur les cent premiers sanctuaires de l’Atlas Marianus, qui ont été identifiés et situés sur une carte, révélant le poids déterminant des territoires Habsbourg (Espagne, Saint-Empire et territoires héréditaires, Italie du Sud, Pays-Bas espagnols) dans cette géographie initiale que Gumppenberg choisit en 1657-1659 pour présenter son projet (qui ne s’achève qu’en 1672).
La poursuite de ce travail sur l’ensemble du corpus devrait donc permettre de saisir les liens entre renouveau hagiographique, savoirs géographiques et construction des identités nationales et confessionnelles à l’époque moderne, portés à pleine explicitation dans les cartes spectaculaires de Heinrich Scherer (s. j.), mathématicien et cartographe brillant, qui choisit de représenter les territoires du monde plus ou moins éclairés selon qu’ils reçoivent ou non la vraie foi et, pour chaque pays d’Europe, de placer systématiquement les indications essentielles (titre, échelle) sous la figuration de son principal sanctuaire national. La carte de la Pologne est ainsi placée sous le patronage de la Vierge de Czestochowa ; celle de l’Autriche sous celui de Notre-Dame de Passau, etc. La naissance de la carte thématique ne peut ici être séparée d’un moment politique particulier au cours duquel les États catholiques se placent sous la protection de saints nationaux (vœu de Louis XIII en 1638, vote des Cortès en faveur du patronage de saint Michel en 1643, tentatives répétées d’instaurer un patronage officiel de la Vierge de l’Immaculée Conception aux Pays-Bas du Sud au cours des années 1650, etc.) pendant que s’élabore et se consolide une représentation catholique du monde, manifeste dans la volonté de faire exister visuellement une catholicité universelle, à laquelle Athanasius Kircher et Wilhelm Gumppenberg semblent avoir donné une forte impulsion.
Le sous-projet devra donc passer non seulement par la production de cartes originales à partir du recensement systématique des sanctuaires mentionnés dans les topographies sacrées, les histoires saintes nationales, les itinéraires pèlerins mais aussi par le rassemblement et l’étude des mutations de la cartographie au cours du XVIIe siècle dans laquelle les auteurs catholiques, et notamment les jésuites, importent d’évidentes préoccupations confessionnelles, apologétiques et missionnaires. Il faudra, par exemple, étudier en détail les relations qui peuvent exister entre certaines innovations cartographiques du milieu du XVIIe siècle – comme la production de cartes christianisées des constellations célestes avec le remplacement des signes du zodiaque par les Apôtres chez Julius Schiller (1627) ou Andreas Cellarius (1661) – et des ouvrages de mariologie aux titres à première vue déroutants comme le Zodiaco di Maria, ovvero le dodici provincie del Regno di Napoli, come tanti segni, illustrate da questo Sole per mezzo delle sue prodigiosissime Immagini de Serafino Montorio (1715) ou le Zodiaco Mariano en que el Sol de Justicia Christo con la salud en las alas visita como Singos, y Casas proprias para beneficio de los hombres los templos, y lugares dedicados a los cultos de su SS Madre por medio de la mas celebres Y milagros imagines .





